12 mai 2008
Le yaourt aux abricots.
Nous sommes en 1998.
Lundi, il est 11h. La petite église est pleine. Sa soeur fait son portrait et elle a un mot gentil pour moi dans ce lieu dont les représentants nous traîte de malades. On sort dehors suivant le cerceuil. C'est son beau frère qui me guide. Je ne vois rien, je n'entends rien. On est en janvier et le cimetière est gelé. Mon corps tremble, mais de douleur. C'est en jetant un regard dans le trou que je comprends que je ne le reverrai plus.
Jeudi d'avant, il est 14h. Je suis à l'hopital prostré sur une chaise à côté de son lit d'hôpital. Ses parents sont arrivés une heure avant. Ma tête posée sur son épaule, je le tiens dans mes bras. Je sens son dernier souffle et les machines qui sifflent alors ce bip strident et monotone. Ses parents accourent dans la chambre, les infirmières et un médecin les suivent. On me tire en arrière. Je reste debout comme un zombie à pleurer devant son corps, devant son coeur que l'on arrive pas à faire repartir. J'entends cette voix qui pour me consoler me dit que de toutes façons, son cerveau était trop touché.
Jeudi, il est 8h. Il me fait un bisou dans le cou. Je le sens mais fait comme si j'étais encore endormi, il n'aime pas me réveiller, il aime me dire au revoir sans un mot. Il quitte l'appartement en silence. Je sens qu'il me lance un regard, un sourire vissé aux lèvres. Il marche dans la petite rue qui abrite mon appartement. Il a du tourner rue Mirepoix puis rue de Romiguières. C'est toujours par là que nous rejoignions la Place du Capitole. Etait il heureux ? J'ose le croire. Il faisait beau pour un mois de janvier, il a du sortir ses lunettes de soleil en arrivant sur la place. Il a peut être levé les yeux vers le ciel pour regarder un avion passer. Il était passionné d'aviation. Il a sûrement reconnu le modèle. Moi j'ai su par le policier qui m'a appelé que c'était une Renault 21 qui l'a renversé alors qu'il traversait sans regarder la rue.
Je ne lui ai pas dit au revoir quand il est parti.
Mercredi, la veille, il est 22h. Il n'a pas voulu de dessert. C'est moi son dessert autant qu'il est le mien. On quitte le restaurant de la place Saint Sernin où nous avons nos habitudes. On se presse de rejoindre mon appartement, il est le plus prés. On fait l'amour une bonne partie de la nuit avant qu'il ne s'endorme contre moi. Je sens son souffle dans mon cou et je m'endors heureux.
Huit mois avant, un mardi à 17h. J'ai fini mes cours à 16h. Je suis en avance pour une fois. J'ai les mains moites mais ce n'est pas dû à la douce chaleur qui s'installe sur Toulouse en ce mois de mai. Il va arriver. Je ne sais pas où me mettre. Je n'en reviens pas de l'avoir allumé comme je l'ai fait. Cà ne me ressembles pas. La place Saint Sernin est calme à cette heure là. Les étudiants de Kagne n'ont pas encore fini leurs cours. Puis je le vois arriver. Il me dépose un bisou sur la joue. Je ne sais pas où me mettre. Ce garçon a déjà un fabuleux pouvoir sur moi. Il me demande ce que je veux boire. Je prononce avec difficulté les mots vittel et fraise. Il commande deux vittel fraise et deux yaourts aux abricots. Je souri. Et je l'ignore à ce moment là, ce sourire ne quittera plus mes lèvres huit mois durant.
Le mardi à 13h. Je quitte l'amphi où cet ancien conseiller de Raymond Barre essaie de nous apprendre l'économie. Il est un génie qui a mal tourné. Toujours à la traine, je rattrapes mes amis. On se dirige comme d'habitude vers la cafétaria de l'Arsenal, au sous sol sous les voutes en briques roses. On fait une partie de Uno en mangeant nos sandwiches. Les filles de notre petit groupe nous donnent les photocopies des cours du vendredi précédent. Comme souvent le jeudi soir, la soirée étudiante s'est finie sur la terrasse de mon appartement avec un beaujolais/cassoulet/bédo. On a zappé les cours du vendredi pour avoir une tête décente avant de retrouver nos familles. Certains racontent leur week end de Pentecote. Je suis discret sur ces week end familiaux qui sont une corvée.
Je me lève de la table de jeu pour aller chercher un dessert. Je suis timide et traverser la cafétaria seul est un supplice. Je sens un regard plus appuyé qui me déshabille. Je me risque à regarder. Un bel ange blond aux cheveux bouclés me suit de son regard bleuté. Ce garçon est l'image rendue réelle de mon fantasme absolu. Je détourne le regard me demandant quelle énorme tâche j'ai pu faire sur mon tee shirt pour susciter son intérêt. Je me mets dans la file, sage étudiant que je suis. Arrive mon tour. Il n'y a plus de moelleux au chocolat. Je ne sais pas ce que je prends à la place. Des gens derrière moi attendent. Je tarde à décider. Une voix douce me glisse que les yaourts à l'abricot sont délicieux. C'est l'ange blond. Je dois devenir rouge, cramoisi. L'incendie se déclenche sur mes joues et un frisson inconnu jusqu'alors court sur mon épiderme. Je souris bêtement et commande un yaourt à la fraise. Je me retourne et il me sourit. Il me dit que l'abricot est pourtant délicieux. Je lui réponds, bravache, que je gardes cette découverte pour une dégustation plus tard avec lui qui a l'air si expert. Je suis surpris de mon culot. Il l'est aussi. C'est lui qui s'empourpre. Il reprend vite ses esprits. Il me rattrape moi qui suis déjà parti, honteux de mon aplomb. Il me dit qu'il finit ses cours à 17h et que c'est l'heure idéale pour déguster un yaourt aux abricots en cette belle journée de Mai. Je lui demande où et il me donne le lieu de la dégustation...
Aujourd'hui, nous sommes le Lundi 12 Mai 2008, il est 3h du matin. Et je me dis que demain, cela fera onze ans que j'aime les yaourts aux abricots.
Commentaires
J'ai rarement lu quelque chose d'aussi bouleversant. Je pleure comme une madeleine.
Moment éprouvant, délicatement raconté.
Mon Dieu ! Qu'ai-je fait de mes vingt ans ?
Je pleure sur ma vie autant que sur la sienne.
Un petit ange brun te dit : hé, ho, Caliméro ! Que vas-tu faire de tes trente et un ans ?
Désolé Jérôme mais tu viens de perdre un lecteur. Le cercueil, la salle de réa... c'est trop dur à lire.
7 ans maintenant que j'accompagne ces heures passées. tu me répètes que toi tu me connais. j'aimais penser que je savais te regarder. malgré toutes ces années passées je me rend compte que seules les miettes je ramassais. un dicton nous fait part d'une paille, que l'on est censé voir. mais la poutre elle? cherche-t-on encore où elle était cachée? je comprends aujourd'hui pourquoi de cette extase d'un blond au cheveu long tu ne t'accroches finalement qu'à l'opposé de ces garçons....... même si pour se rassurer tu gardes qd même leurs chevaline crinière
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